La déliquescence de l’art ou la culture de la classe dominante imposée aux classes populaires

22 janvier 2016

Modernité, Philosophie, Sociologie

L’art contemporain désigne toutes les œuvres produites après 1945, sans distinction de style ou de pratique esthétique. Ce mouvement succède à l’art moderne (1850-1945) qui se caractérise par une rupture avec les canons de l’art classique.

Si l’on veut schématiser, on peut distinguer l’art ante et post modernité. Dans l’art post modernité, l’artiste ne cherche plus à copier le réel mais à exprimer sa propre sensibilité. D’où, la question que l’on se pose devant une œuvre post moderne : « qu’à voulu exprimer l’artiste ? ». Le message que l’artiste veut faire passer devient primordial ; sa sensibilité inonde son travail.

Certains artistes ont brillamment réussi cette transition. Si le spectateur pouvait admirer la magnificence technique d’une œuvre d’art ante moderne – à l’instar du Sacre de Napoléon de David ou des fresques de Michel-Ange sur la basilique Saint-Pierre -, l’art post moderne facilite le ressenti émotionnel. Comment ne pas ressentir un malaise devant cet homme pétri d’angoisse dans Le cri d’Edvard Munch ? Une certaine rêverie en contemplant La nuit étoilée de Vincent Van Gogh ? Ou de la colère devant Guernica de Pablo Picasso ?

L’art ante moderne, le permet aussi ; seulement dans une moindre mesure, car l’artiste ne cherchait pas à transmettre une émotion, mais à immortaliser un événement, un lieu ou un objet. Prenons quelques exemples, il est normal de ressentir de la tristesse en contemplant les naufragés du Radeau de la méduse de Géricault, mais c’est davantage le fait historique – le naufrage de la frégate Méduse en 1816 – que la sensibilité de l’artiste qui procure l’émotion ressentie. Autre exemple, une fierté guerrière peut s’emparer du contemplateur s’attardant devant La Liberté guidant le peuple de Delacroix. Néanmoins, le contexte a, ici, énormément d’incidence. La peinture est inspirée de la Révolution des trois glorieuses de 1830 où Louis-Philippe prend le pouvoir et restaure la monarchie ; parmi les décombres et la fumée, une femme, portant le drapeau tricolore, motive le peuple. Ce dernier est masqué par la fumée – même si c’est le titre du tableau, Delacroix n’a pas pu définir avec précision la notion de peuple -, mais trois personnages restent visibles : un enfant, un homme représentant la bourgeoisie et un homme représentant la plèbe.

Pour autant ces deux tableaux peuvent être placés dans le panthéon des œuvres d’art !

Un nouveau paradigme caractérise également l’art post moderne : tout le monde peut prétendre créer une œuvre d’art puisqu’en chaque Homme sommeille un artiste. A contrario, l’art ante moderne était véritablement élitiste ; la maîtrise technique était primordiale et peu d’élus arrivait à la maîtriser. Il est en effet loisible de comparer la maîtrise technique de Claude Monet par rapport à Paul Cezanne ou de Da Vinci avec Raphaël ; mais comment comparer ces artistes ante moderne avec des artistes post moderne tels que Jeff Koons, Yves Klein et ses monochromes bleus ou Marcel Duchamp et son célèbre urinoir ? Comment comparer Rodin – et son magnifique Le penseur – avec Anish Kapoor, le créateur du « vagin de la Reine » à Versailles ou avec Paul Mccarthy, le créateur du « plug anal », place Vendôme ? Comment comparer les symphonies de Beethoven avec les symphonies du compositeur Pierre Boulez ?

Ce diptyque – la volonté d’exprimer sa propre sensibilité et la fin de la technicité de l’art – a entraîné une foule de nouveaux créateurs en quête de gloire ; avec, inévitablement, son lot de prétendus « artistes ».

D’aucuns pensent que certains artistes post moderne effectuent de nombreuses recherches et que leurs œuvres en sont le résultat. Il en résulte qu’un badaud ne peut pas comprendre cette œuvre sans avoir l’explication, parfois complexe, de l’artiste.

Prenons deux exemples relatifs à l’artiste Joseph Beuys. Dans une première performance, ce dernier se baladait dans une exposition en portant, dans ses bras, un lièvre mort ; tout en faisant des bruits bizarres afin d’expliquer ses tableaux au lièvre. En sus, il se recouvrait le visage de miel et de poudre d’or. Le public, lui, se trouvait derrière la vitrine pour l’observer réaliser sa performance. La raison ? Joseph Beuys pensait que les animaux, et toute la nature, sont des organes externes de l’humain ; que, sans eux, l’Homme n’aurait pas pu atteindre le stade évolutif dont il peut profiter aujourd’hui. Pourtant l’Homme n’est pas reconnaissant puisqu’il détruit mère nature et massacre les animaux. Joseph Beuys – qui se considérait un peu comme un chaman – parlait donc au lièvre dans son langage puisque cet animal est censé représenter la résurrection.

Dans une seconde performance, en 1974, Joseph Beuys, s’est rendu aux Etats-Unis. A son arrivée, emmitouflé dans une couverture de feutre, une ambulance l’attendait pour l’envoyer sur le lieu de l’exposition. Il a ensuite coexisté avec un coyote sauvage ; pendant ce temps, les passants l’observaient et le filmaient. L’artiste ne foulera jamais le sol étasunien – sauf celui de la galerie ; un de ses objectifs était de critiquer l’intervention étasunienne au Vietnam.

Sans explication, ces performances peuvent laisser pantois et interroger sur la notion d’art. Sans explication, ces performances n’en sont plus. Tout simplement car n’importe quelle personne a la capacité de reproduire un tel travail.

N’y a-t-il pas un problème ?

Les artistes ante moderne n’avait pas besoin de justifier leurs œuvres. Le travail d’un Michel-Ange ou d’un Delacroix s’impose directement, aux yeux des spectateurs, comme une œuvre artistique. Il est vrai que l’art ante moderne demande une maîtrise technique importante, et le tri entre les artistes et les usurpateurs était effectué en amont. Le public n’avait donc en face de lui que de véritables artistes maîtrisant parfaitement leur art.

Pour l’art post moderne, le tri doit être effectué en aval. L’absence de maîtrise technique permet à tout individu de se prétendre artiste et de créer une oeuvre, mais, en contrepartie, il lui faut obtenir l’assentiment du public ; en somme que le public lui octroie le statut d’artiste. C’est comme lors d’une relation amoureuse ; il faut une réciprocité de sentiments, sinon c‘est une relation à sens unique qui n‘a aucun avenir. Une personne a évidemment le droit de se prétendre artiste, mais il faut rapidement qu’en face le public ait la même vision de cette personne, sinon elle ne pourra pas garder ce statut.

Le propos n’est pas de sacraliser bêtement l’art classique et de dénigrer l’art moderne ou l’art contemporain. De la période classique est ressortie les œuvres les plus magnifiques ; mais ce résultat grandiose s’explique par la longueur du classicisme pouvant s’étaler sur plusieurs millénaires. Durant cette période, de nombreuses œuvres ne sont pas restées dans la mémoire collective de notre société.

D’ailleurs l’art moderne qui se caractérise par une durée très courte, moins de 100 ans, fourmille d’œuvres qui resteront, pour longtemps, ancrés dans la mémoire collective ; ce legs de souvenirs que nos ancêtres nous transmettent et qui nous permet de vivre ensemble en formant une communauté d’individus.

Si ce propos fonctionne pour l’art moderne, ce n’est pas le cas pour l’art contemporain. Pourquoi ?

Les précurseurs de l’art moderne tels que – Van Gogh, Cézanne ou Monet – maîtrisaient parfaitement les techniques classiques. C’est cette maîtrise parfaite qui a permis à ces Hommes de s’affranchir et de dépasser les canons de l’art classique aux fins de produire des œuvres grandioses et éternelles.

Malheureusement, les écoles d’arts n’enseignent plus cette technicité inhérente à l’art classique ; tant que ces dernières ne reviendront pas à leurs fondamentaux, l’art contemporain sera toujours décrié pour son absence de maîtrise technique.

Plus important encore, la volonté de l’artiste d’exprimer son sentiment peut nécessiter un minimum d’explications. Pourtant les génies de l’art post moderne n’ont pas besoin d’enfumer le public de théories ou d’explications complexes sur l’œuvre. Il n’y a pas besoin d’une longue explication pour comprendre et apprécier Guernica de Pablo Picasso – tableau représentant le bombardement de la ville de Guernica en 1937, ordonné par les espagnols mais exécuté par les allemands afin de tester leurs armes. Cette œuvre, même si elle est de style cubique et donc dotée d‘une certaine abstraction, s’impose d’elle-même au public.

De même, plus proche de nous, l’artiste Bansky a créé un parc d’attractions, Dismaland, aux antipodes des parc normaux. Ce parc lui permet de critiquer les travers de notre société. Et il n’y a pas besoin d’explication pour appréhender le message de Bansky ; le public est tout a fait à même de le comprendre directement.

Ainsi, ce que certains artistes appellent « leurs explications » pourraient tout simplement être « leurs prétextes » pour justifier leur travail. Des prétextes pour prétendre qu’il s’agit d’une œuvre d’art alors que cela ne l’est point. On peut donc dégager, pour le spectateur, un principe de précaution : davantage est la complexité de la théorie ou de l’explication de l’œuvre, davantage le spectateur doit se méfier de l’enfumage artistique.

Une véritable œuvre d’art s’impose d’elle-même au public ! Ce n’est pas à l’artiste de faire en sorte, par le biais d’explications, que son travail devienne une œuvre d’art ; c’est au public de faire le tri entre l’art et le reste.

Il faut rétablir, pour le public, le droit de juger une œuvre – surtout pour l’art post moderne car l’absence de maîtrise technique ne permet plus le tri préventif des usurpateurs. Pourtant, c’est tout le contraire, ce sont les créateurs, eux-mêmes, qui se proclament « artiste » et qui décrètent que leur travail est une « œuvre d’art ». Non, c’est au public de donner la qualification d’artiste et de caractériser un travail sous la dénomination d’œuvre d’art.

Les élites artistiques ont malheureusement tendance imposer leur notion du « beau » au public. Contrairement à ce que pensait Kant dans son ouvrage Critique de la faculté de juger, plus précisément dans son analyse du jugement esthétique, le beau n’est pas « ce qui plait universellement sans concept » ; il y a plusieurs conceptions du beau.

Bourdieu l’avait déjà théorisé – et a d’ailleurs révolutionné la sociologie – dans son ouvrage phare : La distinction, critique sociale du jugement. Selon lui, chaque individu à sa propre définition du « beau » et du « laid » ; ce n’est donc pas une conception universelle. Ladite distinction fluctue en fonction de son habitus – autrement dit de son groupe social. L’habitus est déterminé par le capital culturel (études, instruction,…) et le capital économique (statut et niveau social).

Pour résumer, il y a donc autant de visions du «beau » que de groupes sociaux. Problème : la classe dominante impose sa propre conception aux classes dites populaires. La conception du « beau » de la classe dominante devient la culture légitime de la société ; le théâtre, le cinéma d’auteur, la musique classique, l’opéra ou l’art contemporain font partie de la culture classique.

A l’opposé, la culture des classes populaires – le rap, les blockbusters ou les tags – reste considérée comme étant illégitime ; alors que ces objets culturels sont les plus écoutés, les plus regardés et les plus vendus – bien loin devant les objets culturels prisés par la classe dominante.

Sauf à considérer – en mélangeant les idées de Walter Benjamin dans L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique et de Hannah Arendt dans La crise de la culture – que la massification de la culture cause une « déperdition d’aura » de l’œuvre, et qu’elle perd également son statut d’objet d’art pour devenir un simple objet de loisir.

Pourtant la culture des classes populaires est la culture majoritaire de la société. Ne devrait-elle pas devenir légitime ?

Il est vrai que les réseaux sociaux sont en train d’inverser la donne. La culture des classes populaires est tellement massive sur Facebook, Instagram ou Twitter qu’elle occulte la culture dominante. Il est désormais plus facile pour un enfant d’assumer qu’il regarde des émissions de télé-réalité plutôt que d’aller assister à un concert de musique classique. Voilà aussi pourquoi des citoyens osent désormais se rebeller contre certaines œuvres de la culture de la classe dominante ; par exemple, comme lors de la dégradation du « plug anal » de Paul Mccarthy en 2014.

Mais il ne faut pas se méprendre la culture de la classe dominante reste la culture légitime ; la culture des classes populaires est toujours illégitime. La classe dominante impose sa conception du « beau » au reste de la société car elle bénéficie d’une immense médiatisation ainsi que du pouvoir politique et économique. Cette minorité a donc plus d’influence que la majorité de la société française. Gageons que les nouvelles technologies permettront d’inverser la donne pour que la majorité de la population reprenne l’ascendant sur la notion du « beau » ; cela afin d’éviter les usurpateurs se prenant pour des artistes. D’autant que l’art post moderne doit être contrôlé a posteriori par le public puisque les artistes ne sont plus triés en amont par leur talent technique ; la sensibilité de l’artiste étant désormais la pierre angulaire de son œuvre.

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JuristeG

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Une réponse à “La déliquescence de l’art ou la culture de la classe dominante imposée aux classes populaires”

  1. Salaï Dit :

    Cet article est d’une nullité sans nom.

    Répondre

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